Considérons les paroles de cette chanson :
All together in the battle
All together in pain
All together in joy
All together in the fiesta
On y établit une correspondance entre deux sortes de lieux (battle/fiesta) et deux sortes de forces (pain/joy). On y a également déclaré un lien : all together. C’est un hymne à l’all-togetherness. Dans un champ communautaire où l’on est “ensemble”, on déclare que ce lien est indépendant des dualités habituelles battle/fiesta, pain/joy. Ce lien est plus fort que la dualité. Si mon ami est dans la battle, c’est ok, je vais l’aider. Si mon ami est dans la fiesta, c’est ok, je vais festoyer avec lui. Dans tous les cas, c’est mon ami, à la vie à la mort, pour le meilleur et pour le pire.
Le coeur est le lieu où l’on est “ensemble”. Le coeur embrasse les dualités, les intègre, les harmonise. Le coeur est capable de dire oui à n’importe quoi ET à son contraire. Le coeur est fidèle, car l’ami, quoi qu’il soit, bon ou mauvais, beau ou laid, intelligent ou bête, cela n’a pas d’importance : si c’est un ami, c’est un ami. La confiance, l’ouverture et le pardon mutuel partagés par deux amis dans l’espace du coeur résolvent leur dualité dans un accord tacite et mystérieux.
La dimension de l’amitié transcende tout projet personnel. Il est normal et naturel de suivre un chemin spirituel, tout d’abord, en vue de son amélioration personnelle. Le chemin vers la dissolution de l’ego est initié par le désir que ressent l’ego d’échapper à la limite dont lui-même est le créateur – paradoxe croustillant ! A vouloir dépasser ses propres limites en utilisant ses propres forces, l’ego finit (tôt ou tard) par épuiser son impulsion. Le moment de la déception à soi-même signale la cessation de la lutte. Là, au centre de la déception, le coeur s’ouvre à la disponibilité envers l’ami. C’est un lieu doux, tendre, délicat, extrêmement sensible, et en même temps d’une fraîcheur et d’une clarté presque insupportables, car situé à l’intîme de soi-même et de l’Autre (j’en frissonne).
Le lien d’amitié fondé, non sur le fantasme, mais sur le partage de la substance délicate qui vibre au fond de la déception est indestructible, car il ne requiert aucune condition, se passe de tout critère. Cela se fait ou ne se fait pas. Si cela se fait, c’est indestructible. Le nom d’Akshobya, le Bouddha du coeur, signifie : l’inébranlable, et son geste est de toucher le sol, prenant la Terre à témoin. Puis-je, en compagnie de l’Autre, toucher avec lui le sol, le lieu fertile et silencieux, situé à l’endroit où la déception s’accomplit ? Si oui, alors notre amitié sera inébranlable, car située à l’endroit de la résonance entre nos deux blessures fondamentales. Il est impossible de nous décevoir, car nous nous sommes rencontrés justement à l’endroit de la déception. Entre nous, la déception est déjà-toujours-là. Cela signifie que dans cet espace d’extrême acuité du coeur, l’Autre est vu exactement tel qu’il est, sans le filtre du fantasme, avec ses défauts et ses qualités, tel qu’il est. Et si, en sachant exactement qui l’Autre est, j’accepte de dire oui à sa présence, ce oui est par définition inconditionnel.
Le coeur intègre les dualités car il dit distinctement “oui” à tout, quelque soit sa valeur spécifique. Quelque soit l’échelle/jauge utilisée pour classer les états ou évènements selon telle ou telle valeur, le coeur dispose cette échelle/jauge dans son horizontalité ouverte comme une ligne croisant d’autres lignes, formant un réseau comme un tissu très fin et très sensible reliant tous les coeurs. La valeur quant à elle peut être entendue comme une couleur, disposée sur la palette du peintre, et lui servant à souligner tel ou tel trait de l’image. Lorsqu’un conflit oppose deux termes (deux sujets), le passage par la dimension du coeur permet une rotation horizontale du regard où chacun peut considérer la scène du point de vue de l’Autre, ainsi que de tout point de vue intermédiaire intégrant les deux opposés. Si le conflit persiste parce qu’un des antagonistes refuse (ou est dans l’incapacité) d’opérer la rotation de point de vue, celui qui en est capable peut aussi accepter que l’Autre en soit incapable. Celui qui accède à l’espace du coeur se retrouve donc souvent dans une position sacrificielle. Quoique apparemment fragile, sa position est toutefois inébranlable, car elle englobe la possibilité que l’Autre, quel-qu’il-soit, soit tel-qu’il-est.
De ce lieu du coeur où l’ami est possible, tout ami est possible. En d’autres termes, si le démon se présente à moi chargé d’atours néfastes, plutôt que de réagir à son apparition en produisant un spasme de répulsion horrifié, je pourrai lui ouvrir mes bras, tendre mes mains vers lui et lui proposer mon amitié. Choisir cette possibilité d’offir mon amitié au démon crée autour de moi un cercle de protection extrèmement efficace. D’abord parce que je n’ai pas peur, je ne suis pas en colère, etc … Je réagis à la négativité du démon en ne produisant aucune négativité. Donc, aucune brèche ne s’ouvre en moi. Je suis ouvert, positif et tendre, établi dans le lieu du coeur. Mon invitation lancée au démon ne m’oppose pas à lui, ne nourrit en rien sa négativité. Je lui tends la main. Sa décision de prendre la main tendue ne dépend que de lui. Aura-t-il suffisamment confiance en l’Autre ? Moi, je reste établi (de façon inébranlable ?) dans le lieu inté-rieur où son apparition ne produit ni colère, ni peur, ni rancoeur, ni tristesse, ni amertume. Et dans ce même lieu ouvert, j’invite la colère, la peur, la rancoeur, la tristesse, l’amertume du démon à s’exprimer librement, à trouver un espace d’expression et de représentation.
Le noeud d’émotions négatives que, par définition, je nomme ici “démon”, n’est pas négatif en soi. C’est “négatif” car confiné hors du champ de ma conscience. L’ego soutient ce rejet. Ce que je nomme “démon”, c’est tous les aspects de mon essence que mon ego ne reconnais pas comme “mien”. Ces aspects reniés de mon être s’accumulent dans l’espace confiné de mon inconscient. L’inconscient n’est pas confiné en soi. L’ego crée ce confinement à partir du moment où il dit “non” à certains aspects de mon essence. L’ego est constitué de tous les aspects de mon essence qu’il a reconnu comme compatibles avec lui-même. L’ego EST cette échelle/jauge permettant la distinction des états/évènements selon la dualité bon/mauvais ou mien/tien. Lorsque le démon apparaît (en vision, en rêve, ou incarné sous forme de multiples avatars autour de moi au fil de ma vie quotidienne), l’ego réagit nécessairement à son apparition en décrétant que “ce n’est pas bon”. On pourrait croire que (1) le démon apparaît et (2) j’y réagis. Alors qu’en fait : (1) je crée l’idée que “ceci” ou “cela” est incompatible avec “moi” (2) le démon apparaît, coagulation de tout ce dont je réfute le droit à l’existence, chargé de la revendication naturelle d’être ré-intégré dans mon être (3) je perçois ce mouvement de vouloir être ré-intégré “à” moi comme une agression “contre” moi et j’y réagis en confirmant mon déni initial. L’ego crée le démon, puis confirme sa propre existence en s’appuyant “contre” ce qu’il a créé, un peu comme une voûte gothique s’arc-boute contre une colonne de pierre pour confirmer sa propre forme. L’identité de l’ego est par nature conflictuelle. Elle est née d’un conflit et ne soutient sa propre existence qu’en soutenant ce conflit.
Choisir l’attitude qui consiste à dire au démon : “bonjour, veux-tu être mon ami ?”, coupe l’herbe sous les pieds de l’ego. C’est justement ce que l’ego ne ferait pas. L’amour des ennemis est, à juste titre, considéré par la tradition chrétienne comme un symptôme de la présence de l’Esprit Saint. Car ce n’est évidemment pas au nom de l’ego que je dirais à l’ennemi : je t’aime, mais au nom de l’Esprit Saint impersonnel qui nous englobe tous, ami, ennemi, chardons, roses, limaces, foudres et léviathans paranoïaques, uni en un seul souffle, en une seule résonance fondamentale qui englobe toutes les sphères d’existence.
La tradition bouddhiste distingue six sphères d’existence, trois “angéliques” et trois “démoniaques”, s’opposant deux à deux. Tant que “je” suis dans la dualité, je suis tenu de renaître successivement dans les six sphères jusqu’à en épuiser toutes les possibilités. Dans les six sphères, la libération a lieu lorsque je puis reconnaître que mon essence appartient en propre, simultanément (et non successivement) à ces six sphères. Le coeur est le lieu où peuvent apparaître simultanément, dans une même image organisée sous forme d’un lotus à six pétales, les six sphères d’existence dont mon être est constitué. Si je puis, ange ou démon, esprit affamé ou dieu, humain ou animal, réciter sans faillir le mantra à six syllabes : om ma ni pa dme hung, cela signifie que j’aurai reconnu le lieu du coeur comme lieu de mon identité fondamentale, et je serai libéré de la dualité.
Nous retrouvons ici le message de la chanson “All Together”. A l’opposition entre battle et fiesta, ou entre joy et pain, le coeur répond : “bonjour, veux-tu être mon ami ?”. Bonjour, toi qui me lis, veux-tu être mon ami ?