2012 0118 | La fidélité du coeur

Considérons les paroles de cette chanson :

All together in the battle
All together in pain
All together in joy
All together in the fiesta

On y établit une correspondance entre deux sortes de lieux (battle/fiesta) et deux sortes de forces (pain/joy). On y a également déclaré un lien : all together. C’est un hymne à l’all-togetherness. Dans un champ communautaire où l’on est “ensemble”, on déclare que ce lien est indépendant des dualités habituelles battle/fiesta, pain/joy. Ce lien est plus fort que la dualité. Si mon ami est dans la battle, c’est ok, je vais l’aider. Si mon ami est dans la fiesta, c’est ok, je vais festoyer avec lui. Dans tous les cas, c’est mon ami, à la vie à la mort, pour le meilleur et pour le pire.

Le coeur est le lieu où l’on est “ensemble”. Le coeur embrasse les dualités, les intègre, les harmonise. Le coeur est capable de dire oui à n’importe quoi ET à son contraire. Le coeur est fidèle, car l’ami, quoi qu’il soit, bon ou mauvais, beau ou laid, intelligent ou bête, cela n’a pas d’importance : si c’est un ami, c’est un ami. La confiance, l’ouverture et le pardon mutuel partagés par deux amis dans l’espace du coeur résolvent leur dualité dans un accord tacite et mystérieux.

La dimension de l’amitié transcende tout projet personnel. Il est normal et naturel de suivre un chemin spirituel, tout d’abord, en vue de son amélioration personnelle. Le chemin vers la dissolution de l’ego est initié par le désir que ressent l’ego d’échapper à la limite dont lui-même est le créateur – paradoxe croustillant ! A vouloir dépasser ses propres limites en utilisant ses propres forces, l’ego finit (tôt ou tard) par épuiser son impulsion. Le moment de la déception à soi-même signale la cessation de la lutte. Là, au centre de la déception, le coeur s’ouvre à la disponibilité envers l’ami. C’est un lieu doux, tendre, délicat, extrêmement sensible, et en même temps d’une fraîcheur et d’une clarté presque insupportables, car situé à l’intîme de soi-même et de l’Autre (j’en frissonne).

Le lien d’amitié fondé, non sur le fantasme, mais sur le partage de la substance délicate qui vibre au fond de la déception est indestructible, car il ne requiert aucune condition, se passe de tout critère. Cela se fait ou ne se fait pas. Si cela se fait, c’est indestructible. Le nom d’Akshobya, le Bouddha du coeur, signifie : l’inébranlable, et son geste est de toucher le sol, prenant la Terre à témoin. Puis-je, en compagnie de l’Autre, toucher avec lui le sol, le lieu fertile et silencieux, situé à l’endroit où la déception s’accomplit ? Si oui, alors notre amitié sera inébranlable, car située à l’endroit de la résonance entre nos deux blessures fondamentales. Il est impossible de nous décevoir, car nous nous sommes rencontrés justement à l’endroit de la déception. Entre nous, la déception est déjà-toujours-là. Cela signifie que dans cet espace d’extrême acuité du coeur, l’Autre est vu exactement tel qu’il est, sans le filtre du fantasme, avec ses défauts et ses qualités, tel qu’il est. Et si, en sachant exactement qui l’Autre est, j’accepte de dire oui à sa présence, ce oui est par définition inconditionnel.

Le coeur intègre les dualités car il dit distinctement “oui” à tout, quelque soit sa valeur spécifique. Quelque soit l’échelle/jauge utilisée pour classer les états ou évènements selon telle ou telle valeur, le coeur dispose cette échelle/jauge dans son horizontalité ouverte comme une ligne croisant d’autres lignes, formant un réseau comme un tissu très fin et très sensible reliant tous les coeurs. La valeur quant à elle peut être entendue comme une couleur, disposée sur la palette du peintre, et lui servant à souligner tel ou tel trait de l’image. Lorsqu’un conflit oppose deux termes (deux sujets), le passage par la dimension du coeur permet une rotation horizontale du regard où chacun peut considérer la scène du point de vue de l’Autre, ainsi que de tout point de vue intermédiaire intégrant les deux opposés. Si le conflit persiste parce qu’un des antagonistes refuse (ou est dans l’incapacité) d’opérer la rotation de point de vue, celui qui en est capable peut aussi accepter que l’Autre en soit incapable. Celui qui accède à l’espace du coeur se retrouve donc souvent dans une position sacrificielle. Quoique apparemment fragile, sa position est toutefois inébranlable, car elle englobe la possibilité que l’Autre, quel-qu’il-soit, soit tel-qu’il-est.

De ce lieu du coeur où l’ami est possible, tout ami est possible. En d’autres termes, si le démon se présente à moi chargé d’atours néfastes, plutôt que de réagir à son apparition en produisant un spasme de répulsion horrifié, je pourrai lui ouvrir mes bras, tendre mes mains vers lui et lui proposer mon amitié. Choisir cette possibilité d’offir mon amitié au démon crée autour de moi un cercle de protection extrèmement efficace. D’abord parce que je n’ai pas peur, je ne suis pas en colère, etc … Je réagis à la négativité du démon en ne produisant aucune négativité. Donc, aucune brèche ne s’ouvre en moi. Je suis ouvert, positif et tendre, établi dans le lieu du coeur. Mon invitation lancée au démon ne m’oppose pas à lui, ne nourrit en rien sa négativité. Je lui tends la main. Sa décision de prendre la main tendue ne dépend que de lui. Aura-t-il suffisamment confiance en l’Autre ? Moi, je reste établi (de façon inébranlable ?) dans le lieu inté-rieur où son apparition ne produit ni colère, ni peur, ni rancoeur, ni tristesse, ni amertume. Et dans ce même lieu ouvert, j’invite la colère, la peur, la rancoeur, la tristesse, l’amertume du démon à s’exprimer librement, à trouver un espace d’expression et de représentation.

Le noeud d’émotions négatives que, par définition, je nomme ici “démon”, n’est pas négatif en soi. C’est “négatif” car confiné hors du champ de ma conscience. L’ego soutient ce rejet. Ce que je nomme “démon”, c’est tous les aspects de mon essence que mon ego ne reconnais pas comme “mien”. Ces aspects reniés de mon être s’accumulent dans l’espace confiné de mon inconscient. L’inconscient n’est pas confiné en soi. L’ego crée ce confinement à partir du moment où il dit “non” à certains aspects de mon essence. L’ego est constitué de tous les aspects de mon essence qu’il a reconnu comme compatibles avec lui-même. L’ego EST cette échelle/jauge permettant la distinction des états/évènements selon la dualité bon/mauvais ou mien/tien. Lorsque le démon apparaît (en vision, en rêve, ou incarné sous forme de multiples avatars autour de moi au fil de ma vie quotidienne), l’ego réagit nécessairement à son apparition en décrétant que “ce n’est pas bon”. On pourrait croire que (1) le démon apparaît et (2) j’y réagis. Alors qu’en fait : (1) je crée l’idée que “ceci” ou “cela” est incompatible avec “moi” (2) le démon apparaît, coagulation de tout ce dont je réfute le droit à l’existence, chargé de la revendication naturelle d’être ré-intégré dans mon être (3) je perçois ce mouvement de vouloir être ré-intégré “à” moi comme une agression “contre” moi et j’y réagis en confirmant mon déni initial. L’ego crée le démon, puis confirme sa propre existence en s’appuyant “contre” ce qu’il a créé, un peu comme une voûte gothique s’arc-boute contre une colonne de pierre pour confirmer sa propre forme. L’identité de l’ego est par nature conflictuelle. Elle est née d’un conflit et ne soutient sa propre existence qu’en soutenant ce conflit.

Choisir l’attitude qui consiste à dire au démon : “bonjour, veux-tu être mon ami ?”, coupe l’herbe sous les pieds de l’ego. C’est justement ce que l’ego ne ferait pas. L’amour des ennemis est, à juste titre, considéré par la tradition chrétienne comme un symptôme de la présence de l’Esprit Saint. Car ce n’est évidemment pas au nom de l’ego que je dirais à l’ennemi : je t’aime, mais au nom de l’Esprit Saint impersonnel qui nous englobe tous, ami, ennemi, chardons, roses, limaces, foudres et léviathans paranoïaques, uni en un seul souffle, en une seule résonance fondamentale qui englobe toutes les sphères d’existence.

La tradition bouddhiste distingue six sphères d’existence, trois “angéliques” et trois “démoniaques”, s’opposant deux à deux. Tant que “je” suis dans la dualité, je suis tenu de renaître successivement dans les six sphères jusqu’à en épuiser toutes les possibilités. Dans les six sphères, la libération a lieu lorsque je puis reconnaître que mon essence appartient en propre, simultanément (et non successivement) à ces six sphères. Le coeur est le lieu où peuvent apparaître simultanément, dans une même image organisée sous forme d’un lotus à six pétales, les six sphères d’existence dont mon être est constitué. Si je puis, ange ou démon, esprit affamé ou dieu, humain ou animal, réciter sans faillir le mantra à six syllabes : om ma ni pa dme hung, cela signifie que j’aurai reconnu le lieu du coeur comme lieu de mon identité fondamentale, et je serai libéré de la dualité.

Nous retrouvons ici le message de la chanson “All Together”. A l’opposition entre battle et fiesta, ou entre joy et pain, le coeur répond : “bonjour, veux-tu être mon ami ?”. Bonjour, toi qui me lis, veux-tu être mon ami ?

2012 0117 | Foutoir cosmique

Un cercle. Une constellation d’âme. Tous se portent candidats à l’union mystique, la rencontre avec l’Esprit. Voyage transcendental. Nous embarquons tous à bord du Grand Navire. Au commande, captain T. dont j’ai parlé déjà.

Avec la lampe torche intérieure dont je suis munie cette nuit-là, j’ai une vision du staff on the board. Certains, dont le passé viking ou cowboy ressurgit à la plus propice occasion, se tiennent debout. D’autres, à la fonction plus mathématicienne, organisent l’espace en dansant ou en chantant des icaros stimulant à l’oreille.
Je perçois aussi les poètes, qui se nichent aux interstices et qui produisent des chansons d’une douceur qui soulève d’un souffle léger et pétillamment caressant chacun des poils sur la surface des corps.
D’autres s’accrochent à leur bassine vomitive comme à un mât au milieu de la tempête.
Tous sommes plongés dans les étoiles…

Ma vision englobe l’obscurité de la scène dans lequel se reflète l’ombre de chacun. Le fameux 50/50 se pointe…
Prendre cette substance approche la pure métaphysique. L’ego, l’Etre, l’historique, l’enseignement, l’intergalactique, et par ailleurs, quel foutoir apparent! Des bassines pleines de vomi, des pets, des rots, des cris, des rires… On baigne dans une odeur de sueur et de tabac à l’odeur forte et âcre.
Pas étonnant que les tenants lumineux du développement personnel ne voient pas d’un très bon oeil cet univers: trop wild, trop fumeux, trop… pas assez…

J’y mets mes basques de temps à autre. Ça me change du tapis ascétique, solitaire et silencieux. J’en ramène souvent un regain de créativité et de confiance, 50/50 (toujours lui!) avec une poussée de confusion.
J’y gagne aussi de pouvoir déployer mes ailes pour ensuite les replier délicatement sur mon corps épuisé, dans ce doux nid de hiboux mené par le plus gentil d’entre eux. Welcome on the T’s team!

2012 0116 | Le chaman rock’n roll

Il se tient debout sur la crête et il chante. Il nous insuffle sa présence à se tenir debout et à servir l’ordre dans le chaos. Sa radiation lumineuse nous éblouit. Il est le phare vers lequel nous allons. Un jour, nous le rejoindrons tous.
La patience et l’humour. La dévotion et le partage. Voilà les vertus rockn’roll qu’il nous invite à embrasser. Le voir ainsi, esquif dans le flux tempêtueux, m’a touché. Vision du dérisoire et de la beauté incarnés. Chapeau bas captain T. Je salue ton âme tendre.

2012 0116 | Rencontrer la peur

Je, moi, mon, mien…ego. Il ne supporte rien et le lieu de sa dénonciation, c’est encore lui. J’étale des mots: ceci, cela… Le peu d’enthousiasme, je peux l’écrire. Je me questionne si j’ai quelque chose à dire sur cette page. Etrangement, je m’en fous, j’ai plaisir à écrire, c’est simple, au moins, c’est ça de gagner.

Rencontrer la peur. Avaler une entité autre que soi, douée d’un haut potentiel d’intelligence et d’incontrôlabilité.
Trop tard, impossible de revenir en arrière. Dealer avec l’impuissance et être ramenée à l’endroit de la faille. La blessure de la confiance. Jusqu’où je place la confiance que l’autre ne me veut pas du mal? La peur entre en jeu. Réveil cellulaire du danger.
L’enfant place sa confiance, mouvement naturel. Il est trahi, abusé. Refuge possible, dans l’imaginaire. L’entité me plonge direct dans la faille. Faire face à ça, le redouté.
Je renoue avec la blessure de ma soeur. Sa blessure vient de la mère qui n’a pas protégé, qui elle-même ne l’a pas été. Retour à l’originel de la blessure humaine.
Sur la crête, je perçois l’abîme de la peur. L’autre versant est la détente. Le lieu de la confiance.
J’ai pu m’y tenir un certain laps de temps.
Le choix: supporter cet endroit 50/50 ou pas. L’horreur abyssale et la contemplation émerveillée. Renoncement. Le démon de la frustration est sorti de moi. Il y a eu la vision du diamant. La gratitude, l’espace du coeur a été révélé.

2011 0718 | Grosse Fatigue

Trois coups de batte de cricket (deux tranchants sur le sommet du front et un plat sur la tempe), avaient résumé à peu de choses ma résilience naturelle. J’étais sur les genoux. Autour de moi, les humains de mon entourage immédiat n’en menaient pas large. On s’était attendu au pire (vous savez : 2011), et on y avait droit. L’un après l’autre, mes copains & copines viraient au gris. Moi j’étais carrément noir cendre, transformé en flaque de colloïde étendu à même l’égoût, sans plus de structure résiduelle pour soutenir une quelconque verticale.

J’ai un gros fond dépressif datant de mon époque de gloire. De vingt à trente, j’étais neurasthénique complet. De trente à quarante, paranoïaque à tendance autiste (celui qui se balance en gémissant). J’avais fini par me dégager de ma gangue de savoir non-faire et était quelque peu passé à l’acte. De quarante à quarante-huit, les belles années de ma vie se profilèrent dans la sérénité et l’amour-de-soi. Et patatras, la grosse vague de mazout, en cette aube de la quarante-neuvième année, rappela à ma mémoire les heures les plus sombres de ma vie. Je croyais pourtant avoir mené bon train la transmutation, et m’être dégagé pour toujours de mes tendances morbides. Et là boum crac, d’un recoin inattendu de mon inconscient plus ou moins personnel, le lourd, l’épais, l’opaque, l’inerte me clouait au sol pour de bon.

Ma chère ayahuasquita tenait le manche de la batte de cricket d’une main ferme et précise. Les coups étaient portés avec une exactitude toute chirurgicale. Il s’agissait de l’image que je me faisait de moi. Tout à coup, il m’était donné de voir “moi” avec un point de vue différent, et ce “moi” me paraissait volontiers rikiki. Quoi? “Je” ne suis que ça? Bof, vraiment pas de quoi la ramener … Il est vrai que mon ego possède (en général et depuis toujours) des proportions extraordinaires, une densité exceptionnelle, une résistance à toute épreuve. Il fallut pas moins de dix séances de breuvage exotique pour dépiauter l’engin que j’avais de le crâne. Jusqu’à ce vendredi soir où il me fut donné de considérer l’existence, au centre de mon ego, d’un principe de décision purement axiomatique. Je vis là que j’étais maître absolu de mon domaine personnel. Il suffisait que je décide quelque chose pour que ce soit automatiquement vrai. Grande fut ma gloire! Je sautillais comme un cabri. Nous étions en mars 2011.

Deux jours plus tard, la maladie de Lyme qui traînait discrètement dans mon organisme depuis août de l’année précédente (et qui avait eu le bon ton de se faire oublier) revint tout à coup après une sieste. Je me retrouvai avec une paralysie complète des extenseurs du bras gauche (symbolistes, à vos carnets!)… Voilà un très bel exemple d’approche pédagogique (me dis-je, après avoir exclu la possibilité d’un AVC terminal). Vendredi j’apprends que je suis “maître absolu de mon domaine personnel”, et mardi, bing, paralysie corporelle pour le moins inattendue mais toutefois bien réelle. Comment accorder le vrai et le contraire du vrai? Comment accorder un principe de décision mentale de nature axiomatique (“si je dis que c’est vrai, alors c’est vrai”) avec des circonstances corporelles parfaitement tangibles? L’apparente impossibilité d’accorder ces deux points de vue me plongea dans une (très) profonde réflexion, qui suivit une pente descendante dénuée de fond.

L’histoire (la mienne) m’avait appris que, plus profonde était la chute, plus haut l’accès à l’empyrée qui suivait (presque) automatiquement. C’est une équation. L’enfer est proportionnel au paradis. Plus bas l’enfer, plus haut le paradis. Le coup du bras paralysé ponctuait de manière irrévocable une suite de remises en questions fondamentales au cours desquelles un spot de 6000 watts fut pointé sur ma vanité, mon narcissisme, mon incapacité de m’offrir réellement et sans attente à l’Autre. Bien que fort bas, je gardais espoir que ça puisse virer au paradis d’un moment à l’autre. Mais la chute persistait. Je restai deux semaines dans un état proche du zombie. Plus de volonté, plus de désir, plus de joie. Rien qu’une grisaille complète et définitive, un dégoût définitif de la vie, de moi-même, le sentiment général d’avoir gâché mon existence, et une immense déception vis-à-vis de moi-même (et en plus je sentais mauvais).

Je porte en général la déception en très haute estime. C’est très bien pour ramener toute pensée à la portion congrue. On croit que telle personne est douée de telle qualité, puis cette personne nous donne soudain la preuve que : non. On comprend alors que ladite supposée qualité n’était en fait que ça : une supposition. Et la déception portée à l’Autre se double du sentiment de s’être dupé soi-même. A partir de là, la relation peut continuer (ou pas) sur des bases plus saines, plus proche du sol et des réalités tangibles. Mais que faire lorsque la déception s’applique à soi-même ? La déception et le sentiment de s’être dupé ne peuvent plus prendre appui sur l’Autre. Alors l’air devient irrespirable, on a envie de fuir, de se terrer, de s’enlever des morceaux de soi-même et de les jeter au loin, on pue, on se hait, on veut se fuir, mais on ne le peux pas. Donc l’animal ne pouvant ni fuir ni se battre, choisit le dernier recours possible : faire le mort.

Je me souviens précisément du moment où l’image se retourna. J’allai avec Nadine et sa filleule dire coucou à une amie qui habite dans la campagne belge épanouie. J’étais dans la voiture, suçotant ma langue d’un air morfondu, en un lieu de l’âme situé en-deçà de la haine de soi, en-deçà de la résignation. Je n’espérais plus rien de personne, et surtout pas de moi. Et donc paradoxalement, j’avais atteint l’état de repos. Sans désir, sans attente, sans espérance, sans illusion. Et zuip! L’image se retourne. D’elle-même. Sans que j’y sois pour rien. L’image reste exactement la même, mais mon point de vue passe tout à coup du dehors au dedans. Ce n’est plus ma tête qui regarde mon coeur, mais mon coeur qui regarde ma tête, avec un petit air de fouine rieuse (ou de hibou blanc?). Je regarde autour de moi, et l’atmosphère campagnarde explose d’une douceur irrépressible, très très lentement. Tout devient beau, absolument beau. Rien n’a changé, mon corps, mon âme, mon esprit sont toujours à leur place habituelle. Mais quelque chose en moi a juste cessé de dire “non”. Ca dit “oui” au centre de mon moi situé dans le coeur, et l’autre moi situé dans ma tête se tient soudainement coi.

Le point de mort absolument statique auquel la Médecine m’a convié est toujours là, maintenant, présent au centre de mon âme comme un lieu de solidité, de validité, de densité pure. J’ai touché le sol de l’âme. Et par une grâce inouïe dont je suis, jour après jour, le témoin abasourdi, mon nouveau “moi” se reconstruit, selon des plans de fabrication absolument nouveaux. Je ne suis plus le même. J’ai changé. Vie / mort / vie. Il n’y a pas de secret, et pourtant l’air nouveau vibre d’un mystère sans cesse renouvelé, que je contemple les yeux écarquillés, comme au tout premier jour de la (ma?) création.

2011 0301 | Vomi(s)

Festival de chants rythmiques, certains dansent, la plupart sont assis en cercle, centrés sur leur processus intérieur. Les vagues de lumière électrique et de noir jais, de paradis et d’enfer parcourent l’assistance. Cela pulse comme un corps vivant, vibrant d’une vie impérieuse et forte. Puis tout à coup, par vagues également, une, puis deux, puis trois personnes vomissent. Vu du dehors, c’est une bacchanale de bruits chaotiques. Vu du dedans, la Médecine Sacrée opère son travail de purification.

Le processus est parfois très lent. Pendant une, deux, trois heures il ne se passe rien. L’esprit est flottant, ou encombré de pensées futiles. Frustration, ennui, agaçement pour les bruits et gestes du voisin… Peu à peu, la Chose Obscure, l’encombrement, l’Obstruction prend forme.

Au départ il y a une intension. Cela peut-être n’importe quelle affirmation positive. Connaître le bonheur, la bonté, la vérité, la joie. Connaître son féminin / son masculin / son androgyne sacré. L’intension, déclarée avant la cérémonie à haute voix par chacun des participants, permet d’attester d’une lumière de vie qui s’exprime activement. Ensuite, le travail commence.

La Médecine ira chercher dans le corps physique / émotionnel / spirituel de chacun les éléments de l’histoire personnelle ou collective qui sont en dissonance avec les forces de vie exprimées dans l’intension. Cela dure le temps qu’il faut. C’est un processus complexe, intelligent, profond. Au départ, on ne voit pas très bien ce qui se joue. Cela prend rarement les choses de face. Cela agit selon des mouvements ciculaires, concentriques, torsadés, contradictoires, paradoxaux. Des images du passé, des impressions, des sensations physiques, se condensent peu à peu devant le regard de notre conscience. On ne comprends pas le lien, on ne reconnaît pas la cohérence de ce qui se joue. Mais la Médecine dirige. Elle parcourt le réseau intérieur de l’être et vérifie l’adéquation des circuits de l’âme avec le prototype individuel que chacun possède en son fort intérieur, reconnaissant que ceci / cela est en dissonance / résonance. Classement, distinction, séparation.

Parfois, en donnant un grand coup de résonance (genre : chaise électrique), la Mama nous montre en quoi consiste la dissonance, qui devient particulièrement perceptible (!). Parfois, tout le processus se passe en-deçà du plan de la conscience. Parfois, la Médecine présente chaque fragment aux yeux de la conscience pour qu’on puisse le reconnaître et le nommer. Parfois, la Médecine demande une participation plus active, et l’utilisation de notre regard analytique pour chercher, dans le labyrinthe de notre histoire, tout ce dont on désire se défaire. Peu à peu, l’Obstruction prend forme. On la nommera : démon, parasite ou entité. On la nommera : noeud psychique ou traumatisme infantile. C’est souvent une forme obscure, la condensation d’un malaise, d’un mal-être, d’une souffrance physique / psychique / spirituelle. Avant le travail, le malaise était diffus, comme intégré au corps-âme. Grâce au travail, les éléments diffus sont rassemblés, et le malaise s’accroît, parfois jusqu’à l’insupportable.

Il s’agit d’objectiver la dissonance. Elle est diffuse lorsque l’ego s’identifie à elle. Elle est alors intégrée à l’ego. Elle fait partie de nous. Rien ne nous permet de la voir, de la nommer ou de la reconnaître, car elle a la même saveur, la même densité que le reste de notre être. Au sein du travail, un décollement a lieu, un espace apparaît entre le centre rayonnant de la conscience et l’Obstruction. Avant le travail, la vibration de l’Obstruction et la vibration de l’Etre sont confondus. Grâce au travail, un contraste apparaît entre les deux. Le contraste permet le décollement.

Pendant tout ce temps, la Médecine produira, au niveau de l’estomac, une sécrétion pseudo-liquide correspondant aux éléments objectivés. C’est une grande magie, l’élément le plus extraordinairement précieux de ce travail : l’Obstruction est à la fois objectivée dans l’esprit et dans l’estomac. Lorsque le décollement est accompli, l’estomac vomit son contenu, et l’Obstruction se retrouve objectivée au fond d’un seau.

Je me souviens de ce psychiâtre qui un jour avait dit à mon amie Amandine : vous êtes bipolaire, et c’est incurable. La vérité, ce qu’il aurait dû dire, c’est : je me trouve dans l’incapacité de vous guérir. Mais pour cela, il aurait fallu qu’il accepte de déclarer son impuissance. Il a préféré projeter la forme inversée de son impuissance sur l’âme de mon amie. Vous étes incurable plutôt que : je suis impuissant à vous guérir, et voilà sa propre impuissance déniée, projetée sur Amandine devenue objet chargé de qualité intrinsèque (l’incurabilité), ce qui correspond ou mouvement de la perversion (rendre l’autre : objet). Le travail de mon amie devenait alors double : non seulement elle devait résoudre sa propre problématique intérieure, mais en plus, elle devait trouver en elle la force de se séparer de la parole perverse imposée sur elle par celui qui sait, afin de se redéfinir contre ou malgré lui, afin de reprendre sa position de sujet autonome. Entre nous soit dit, la “bipolarité” d’Amandine avait justement pour cause sa difficulté à maintenir la position du sujet dans un environnement chargé de parole perverse. Donc, la parole de son “médecin” cristallisait chez elle la maladie même dont elle voulait se départir (!!). Par son existence même, cette sorte de “médecin” crée de la maladie (ce qui lui permet en outre de justifier sa propre existence, vu qu’il se donne au patient comme seul moyen de la guérir, ensuite). La maladie définie en ces termes possède la forme d’une tautologie (vicieuse) : la maladie existe parce que je me donne le droit de vous dire que la maladie existe (et que, du même coup, je vous dénie le droit de dire que la maladie n’existe pas).

À l’opposé, Tobie Nathan fait référence à une parole de guérison traditionnelle où le guérisseur (le chamane, le curandero) sépare le patient de sa maladie. Ce qui est objectivé dans la parole, ce n’est pas le malade, c’est la maladie. D’une façon fort simple. Il s’agit d’affirmer : la maladie dont tu es porteur ne vient pas de toi, elle n’est pas toi. C’est un sort qu’on t’a jeté / une entité qui a pris possession de toi / un dette envers un esprit que ton ancêtre n’a pas payé,… Ensuite, il y a l’action qui consiste à séparer physiquement le sort / l’entité du patient en transférant sa présence sur un objet manipulable. Finalement la séparation est scellée par le patient lorsqu’il se défait de l’objet transférentiel selon un rituel précis porteur de sens. La parole de guérison donc, commence par décréter une séparation entre le sujet et l’objet, et ensuite redonne au sujet le pouvoir d’agir sur l’objet pour sceller la séparation. Si l’action est bien menée, la guérison est complète et définitive, car l’objet (la maladie) a effectivement été séparée du sujet (le malade) dans un processus où le patient a récupéré son pouvoir d’action. Le premier symptôme (la cause première) de la maladie étant, justement, la perte du pouvoir d’action, la guérison opère comme une tautologie (vertueuse) : en redonnant au sujet son pouvoir d’agir sur ce qui l’empêche de retrouver son pouvoir d’agir. Il y a guérison parce qu’il y a guérison.

Je passe par ce détour pour montrer que l’acte de vomir matériellement l’Obstruction scelle la séparation entre l’ayahuasquero et ce qui est dissonant à son Etre essentiel. Si le symptôme revient, le sujet a la possibilité de se dire : ce symptôme est une trace résiduelle / une habitude / un pli. L’Obstruction est matériellement sortie de moi, c’est un fait : en voici la preuve (montrant son seau à vomi) … L’existence de ce fait donne au sujet un point d’appui dans son processus de recréation personnelle au sein duquel il retrouvera son pouvoir de confirmer l’existence de ce fait (tautologie vertueuse). Je trouve cette perspective pour le moins rafraîchissante (et même encourageante (pour tout dire)) !

2011 0227 | Cosmic Joke

L’air frétille de bonne humeur. Je sens le rire grimper dans mes entrailles, se forcer un passage naturel vers mon gosier … Les dieux sont là, autour d’une table, affairés. Ils sont en train de jouer à un jeu. Sur la table, une sorte d’échiquier lumineux. Mais les pions sont vivaces. Il s’agit de nous, humains, interconnectés dans un réseau complexe, situé hors temps, dans un temps plus vaste, qui contient en un seul lieu l’ensemble de tous les possibles, passé, présent et futur confondus, et aussi, toutes les bifurcations sous forme de combinatoire fractale. A ce niveau-là de conscience, le Réel n’est plus que mathématique. Il s’agit d’insuffler des algorithmes dans la matrice hyperspatiale qui frétille à la surface de l’échiquier. Chaque algorithme produit des vagues complexes d’interférence dans l’ensemble de la Matrice. Chaque acte produit par la pointe du doigt joueur d’un dieu impacte l’ensemble des phénomènes d’une vie, ou de plusieurs vies, parfois même, le destin confondu d’une civilisation entière.

L’humain est un être obtus. Quand il a une idée – cela arrive de temps en temps – il la porte souvent jusqu’à sa conséquence ultîme. Les dieux ont décidé d’éduquer un peu cette populace fervente, à la dure s’il le faut. Tornades et tremblements de terre sont de la partie, et aussi parfois, le simple cognement d’un genou pointu sur une table torve. Ils y vont de la bonne blague. Ils se congratulent mutuellement à chaque trouvaille ingénieuse, système de double, triple ou quadruple contrainte, où l’on se prend successivement une claque, un coup de massue sur le front et un atémi dans les roupettes. Le défi est simple : nous forcer à regarder autour, en-dessous ou au-dessus du regard normal de notre conscience. De leur point de vue, c’est très rigolo. Notre sens du tragique est un peu trop développé à leur goût, comprenez. Même le Diable, avec son collant rouge et ses cornes pointues, n’est qu’un personnage de la commedia del arte – particulièrement talentueux il faut le dire …

Comediante / tragediante …

Première publication : cayrn.blogspot.com

2010 0818 | Profane & Sacré

On ne saurait trop insister sur la nécessité de pratiquer l’Ayahuasca dans un cadre sacré, càd dans un lieu où certaines conditions précises sont respectées. D’abord la personnalité du chamane. Le pratiquant se trouve dans un état d’extrême sensibilité. Ses barrières habituelles sont baissées, son système énergétique est ouvert, disponible à la transformation, et susceptible de recevoir l’influence d’autrui avec un impact surmultiplié. Que le chamane soit pur, càd absolument exempt d’ego dans le cadre de son travail, transparent, laissant passer par lui les forces transformatrices qui le dépassent et le déterminent est une condition nécessaire au bon déroulement du processus enclenché.

En cette époque de néo-chamanisme florissant, n’importe qui ayant suivi un stage de deux semaines au Pérou peut se dire chamane. Il n’est pas rare qu’un chamane, même inscrit dans la tradition depuis de nombreuses années, profite de sa position de pouvoir pour interagir avec le pratiquant d’une manière, disons, ambigüe. La plus grande discrimination doit guider le pratiquant dans son choix. Au moindre doute, au moindre signal de danger, il est préférable de prendre ses jambes à son cou avant que l’irréparable n’advienne. La pratique de l’Ayahuasca est une chirurgie à coeur ouvert, littéralement. La plus haute technicité doit être attendue du maître de cérémonie, la plus grande disponibilité, la transparence la plus impeccable. L’amour, la connaissance technique et la capacité de se tenir droit dans la tempête sont des qualités également nécessaires.

En réponse à la rigueur de tels propos, je suppose qu’il serait de bon ton, dans certains milieux moins formalistes, de hausser les épaules avec une moue dubitative. Le problème est exactement là. Selon mon opinion personnelle, la faute fondamentale de notre civilisation est d’avoir profané le sacré, je veux dire : d’avoir rendu le sacré profane. Ce retournement est à la racine de la perversion. Et par “perversion” j’entends : dénier à l’Autre le droit d’être Sujet. Le pervers est celui qui voit en tout Autre, non un sujet susceptible de décision, mais un objet manipulable à l’envi et corvéable à merci. L’Autre représente un danger : il est lieu d’un désir et d’un pouvoir de décision que “je” ne contrôle pas. Face à ce danger, est “pervers” celui qui choisit d’affirmer à l’Autre : tu n’existes pas en tant que sujet, ton désir n’existe pas, je désire pour toi et à travers toi.

Les traditions chamaniques considèrent les plantes-médecine, non comme des objets de transaction et de consommation qu’il nous suffirait d’acheter et de “prendre”, mais comme des sujets à part entière, des divinités conscientes douées de volonté. Il ne s’agit pas de prendre la plante-médecine : il s’agit d’être pris par elle, comme par une Grâce qui agirait sur nous selon sa volonté propre.

D’ailleurs, notons que l’effet de l’Ayahuasca n’est jamais prévisible. Parfois il ne se passe (apparemment) rien. Parfois la transformation agit sur le corps, parfois sur l’âme, parfois sur l’esprit, selon des chemins toujours différents. La seule position tenable pour l’Ayahuasquero consiste à s’ouvrir, à mettre genou à terre, à baisser la garde de sa volonté et à demander humblement à la Médecine de l’éclairer sur tel ou tel point qui l’occupe. La façon dont l’Ayahuasca choisit de l’éclairer ne dépend pas de lui. Heureusement. Si tel était le cas, on ne voit pas très bien quelle serait l’utilité de telle pratique. Il s’agit d’être pris par surprise pour qu’une transformation réelle advienne. Je pense que l’essence d’un Maître est de nous prendre toujours au dépourvu. Son degré d’imprévisibilité est mesure du niveau d’information qui le rend plus grand que nous.

Dans ce sens, la transparence du chamane est une qualité essentielle. Il n’est pas l’inter-médiaire. Il est l’entremetteur, qui arrange une rencontre entre le pratiquant et la divinité dont il est lui-même un humble sujet. Et aussi, il vérifie que les conditions extérieures nécessaires à la bonne tenue de cette rencontre soient respectées. C’est lui qui trace le cercle magique autour du lieu, et qui invoque les protections nécessaires. Tout le reste se passe dans l’intimité du pratiquant, seul face à lui-même et à Dieu.

2010 0817 | Cesser de Compter

J’en suis à ma nième prise d’Ayahuasca. Approximativement. J’ai cessé de compter. La raison pour laquelle j’ai cessé de compter fait partie du processus. Je me souviens de cette nuit où j’ai été introduit à la vision de l’Ordinateur Central de la Galaxie. Imaginez la Galaxie comme un ordinateur immense. Chaque particule de sa matière est un fragment d’information, incluant sa position, son spin, sa charge, etc… Chaque particule est également consciente de la position et des caractéristiques de toutes les particules de la Galaxie à tout moment donné de leur histoire. La somme résultante de toutes ces informations est rassemblée, intégrée dans le noyau galactique, au sein du trou noir hypermassif qui en constitue le centre de gravité et de conscience. A chaque moment donc, le Centre Galactique intègre dans sa conscience la somme de toutes les expériences vécues dans la Galaxie, considérées de tous les points de vue possibles. Cela signifie que, quoi que je dise, fasse, pense ou ressente, mon histoire intégrale est, à chaque nanoseconde, intégré dans le Centre Galactique. Pour reprendre les propos de Rupert Sheldrake sur les champs morphogénétiques, ou bien, la notion traditionnelle hindoue d’Akasha, la mémoire de l’Univers retient absolument tout, ne perd absolument aucun détail d’aucun évènement, tant au plan macroscopique de l’évènement tel qu’il est perçu par “moi”, qu’au plan microscopique des molécules, atomes et particules qui me composent.

Cela signifie aussi qu’il m’est impossible d’oublier quoi que ce soit. Car la mémoire n’est pas “contenue” en moi. Tout se souvient de tout. Et ce souvenir concerne tout le passé et tout le futur de l’Univers, car l’Akasha intègre dans une sorte d’”hyper-instant” la somme de toutes les histoires. Nous possédons tous la faculté de choisir, grâce à notre système nerveux, la bande de fréquence correspondant à une certaine catégorie d’évènements. Une sorte d’obsession culturellement acquise nous conduit à filtrer l’Information Totale et à en exclure 99,99%, ne gardant que l’information qui concerne l’existence locale de notre corps dans le cosmos. Mais le moindre élargissement de notre filtre perceptif nous permet de recevoir des informations en provenance de notre lointain passé, ou encore, de notre futur. C’est comme si notre conscience produisait une focalisation de la Matrice en un point précis, situé “ici et maintenant”. En vertu de cette focalisation, nous traçons dans la Matrice une trajectoire spécifique qui est notre histoire même. Si nous dé-focalisons notre conscience, la vision que nous avons de notre histoire s’ouvre dans toutes les directions possibles. Je conçois ce que la feuille d’arbre penchée à mon oreille conçoit. Je “vois” l’humanité comme un tout, son histoire, son destin, la raison de sa présence dans l’Univers. L’omniscience dont je parle ici n’est pas un accroissement des facultés “normales”. Elle découle en fait d’une diminution. Diminution du filtrage, diminution de l’exclusion. Nous redevenons conscient, en somme, de tout ce que chaque atome de la Galaxie sait déjà : que nous sommes parties d’un Tout, et que Tout dans l’Univers soutient notre propention à exister. Nous existons ensemble, aucun de nous n’est séparé.

L’Ayahuasca est un moyen traditionnel utilisé depuis de nombreux millénaires par le peuple natif de l’Amazonie pour retrouver cette conscience “normale”. Il est normal de vivre dans cette conscience élargie, défocalisée. Il est anormal de vivre dans l’obsession du “je”. Notre civilisation, basée sur l’obsession du “je”, est anormale. Elle a perdu le sens de la Totalité. Les conséquences sont : une lutte constante pour la survie de notre espèce au mépris de toutes les autres, et au sein même de notre espèce, une lutte constante entre les individus. Cette croyance qu’il est nécessaire de lutter pour survivre est basée sur une série de fausses hypothèses. La première est que nous sommes séparés les uns des autres. Cela forme une boucle : partant de l’hypothèse que nous sommes séparés (les uns des autres et de la nature, du Cosmos), nous créons une situation claustrophobique où les individus se trouvent dans la nécessité de lutter pour survivre. Et chaque acte d’agression perpétré ou subit confirme aux yeux de chacun des antagonistes la véracité de l’hypothèse initiale. Il suffirait (!) de partir d’une hypothèse exactement inverse pour créer une situation diamétralement opposée : un monde ouvert, libre, disponible, rempli de gens attentifs au bien-être les uns des autres. Que nous puissions avoir oublié cette possibilité ne cesse de m’étonner.

Le lendemain donc du jour où j’ai été introduit à la vision de l’Ordinateur Central de la Galaxie, un individu non identifié appartenant à la même espèce que moi s’est donné le droit de s’approprier une sacoche dans laquelle j’avais mis deux objets précieux : un petit quinze pouces très mignon et mon carnet de voyage chamanique dans lequel j’avais noté soigneusement (obsessionnellement ?) le compte-rendu de mes voyages. L’invitation était claire : il me fallait cesser de gratter le papier, il fallait m’ouvrir à la confiance. Aucun évènement de mon histoire ne serait oublié : il me suffisait de faire un léger effort de souvenir. Toute l’information nécessaire m’est disponible à tout moment. Cette séparation forcée produisit chez moi (après les quinze minutes d’adaptation nécessaire :-/ ) un agréable sentiment de fraîcheur et de légèreté, comme si l’on avait versé du champagne tout le long de ma moëlle épinière.

2010 0517 | Mygale & Feu Nucléaire

La forme noire, tapie au centre du plus profond des enfers, attendait en silence. Je la sentais. Je la supposais. Je ne pouvais la voir. Il me fallait la voir. J’invoquai l’aide de Quetzacoatl : qu’il me donne lacapacité d’accepter. Il me prit au mot. J’accédai à la Matrice peu après, mais pour la première fois, la porte d’entrée se trouvait tout en-dessous.

Calme, silencieuse, immense, tremblante de puissance contenue. Ses huit pattes bifurquent indéfiniment, pour toucher de leur extrémité le centre-racine de tous les êtres qu’elle tient sous sa domination. Domination de la puissance minérale statique, lourde, infiniment close. Le fait de posséder un corps – ce qui ne pose en soi aucun problème – devient alors, sous la férule de la Mygale, une croix à porter, un fardeau d’une lourdeur implacable.

Constituée de métal granitique dont la densité surpasse tout minéral commun, l’agrippement de la Bête sur la racine de notre système osseux est presque indestructible. Pour chasser de ma tête le Nazi aux lunettes noires, j’avais invoqué Allah-sans-forme; pour défaire la Nonne-Sorcière de mon coeur, la douceur de Jésus; le Cerbère fut chassé de mon ventre par le pouvoir de la parole mantrique. Pour démettre la Mygale, rien de moins que le feu nucléaire de Shiva m’était nécessaire, car la dissociation des points d’agrippements de la Bête doit s’opérer au niveau subatomique. A moins de cela, le pouvoir d’auto-régénération spontané de la Mygale lui permet de se recristalliser sans difficulté, à partir de tout germe résiduel, aussi petit soit-il.

Shiva, sous la forme noire et sauvage d’un danseur nu, apparaît dès son invocation. Je suis pris de l’envie de danser en son nom, de bouger mon corps aux rythmes de sa danse, pour montrer à l’Araignée que je n’ai pas peur d’elle. J’y prends un plaisir profond, lent et sensuel. Chaque pose, d’une élégance pointue, me rappelle l’image de certain danseur balinais ou nippon, pour qui chaque geste est une forme, un symbole, une lettre et un mot. Puis le doute m’advient. Trop beau, trop formel, trop arrogant peut-être. Et dès ce doute exprimé, le voile tombe, et je comprends : ce n’est pas Shiva, c’est Lucifer, orné d’un mensonge. Le maître des enfers, le maître de la Mygale, tente de me duper. Et alors je vois Shiva, le vrai, trônant, pur de claire lumière, au sommet de mon empyrée intérieur.

Alors le feu commençe. Doucement, puis vertigineusement. Il ne s’agît pas d’un feu au sens commun du terme. Le feu vient de la Matrice même, c’est l’expression naturelle de la Matrice, sa qualité de structure vivante. La Mygale tue parce que sous son influence, les échanges entre les atomes du cristal de la Réalité diminuent d’intensité à chaque miroitement. L’information et l’énergie du système diminuent continûment au fil du temps (entropie). La partie de la Matrice qui n’est pas sous la domination immédiate de la Mygale fonctionne à l’inverse : chaque échange d’information/énergie entre n’importe quels points du système additionne ce qui est donné à ce qui est reçu. A dit à B : tu es accompli en tant que B. B répond : l’affirmation que tu viens de produire à mon sujet est accomplie. A répond alors à B : ce que tu viens de me dire au sujet de ce que je t’ai dit est accompli. Et ainsi de suite. Le résultat est une augmentation continue, exponentielle, du niveau d’information/énergie dans le système. La Mygale est seule à pouvoir freiner ce processus. Hors de son champ d’influence, le système est emporté dans le cycle vertigineux d’une auto-confirmation, d’une auto-résonance exponentielles continue. Le niveau d’information/énergie devient vite tellement élevé que, s’il ne s’agissait pas en même temps de confirmation, l’ensemble exploserait. Mais puisque en même temps, chaque échange confirme aux yeux de tous la valeur de réalité de tous, le système reste stable.

J’ai l’impression d’être au centre d’une étoile, subissant en même temps une compression infinie et une explosion infinie. Du point de vue de mon ego (la part de moi identifiée à la Mygale), cette expérience est insupportable. Je me dis sans cesse : c’est sublime, et en même temps : je vais mourir. Je me retrouve alors au seuil de l’abîme. Devant moi, un océan de lumière infini. En moi, un petite voix : “je ne veux pas mourir!”. Je me vois disant cela, j’atteste de l’existence en moi de cette petite particule d’ego dont la seule caractéristique est qu’elle “ne veux pas mourir”. Et l’instant d’après, pfuut, me voici devenu pure lumière, confondu avec l’océan illimité du réel. Lâcher prise : je ne suis plus rien, et ce rien est une clarté délicieuse sans noyau central, sans aucun point de vue, ce que j’ai toujours été, ce que je resterai toujours, le Dieu en moi, calme et silencieux.

J’y suis. J’y reste. Infiniment, indéfiniment. Au fil du temps, le voile des circonstances s’épaissit, la confusion se mélange à l’inconfusion, le bruit au silence, l’obscur à la lumière incréée. En-deçà de tout ce qui m’advient, je me souviens …

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2010 0329 | Shiva

Au centre de la Galaxie, un trou noir hypermassif rassemble dans son espace-temps inversé la somme de tous les savoirs. Toi qui me lis, le clignement de ta paupière, le bruit délicat de ton souffle faisant vibrer les poils de ton nez, tous les évènements qui te constituent à quelque moment que ce soit de ton histoire passée présente et future, y sont répertoriés avec une précision parfaite. A chaque moment, par vagues successives durant des millions d’années, le Centre Galactique produit une émanation de son contenu dans toutes les directions de l’espace. C’est la pulsation du tambour de Shiva, qui scande la naissance et la mort des étoiles.

Cette vague de savoir intégral parcours en descendant l’arborescence des étoiles, chaque maître transférant à ses disciples le flot de feu vivant. A l’extrémité de cette arborescence : ton coeur, mon coeur. A chaque inspiration, mon coeur capte la totalité du savoir galactique sous la forme d’une lumière blanche, somme de toutes les couleurs. Ensuite, cette lumière est projetée dans ma tête, et mes filtres cognitifs vont en extraire tous les savoirs particuliers dont j’ai besoin, ou que j’ai la capacité de comprendre à chaque moment particulier de mon histoire. Petit à petit, la complexité de mes filtres cognitifs allant grandissant, je pourrai capter une part toujours croissante de ce savoir. Lorsque je pourrai l’intégrer totalement, mon esprit aura la force de se fondre au Centre Galactique et ne faire qu’un avec l’esprit de Shiva.

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2009 0928 | Quetzacoatl

A un certain moment de mon histoire enfantine, j’ai dit non à mon coeur. Car j’y voyais la laideur du monde réverbérée indéfiniment. Parce que j’y voyais l’insensibilité et la lâcheté des adultes. J’ai fermé la porte du coeur, par dégoût, par dépit, par défi. J’ai mis à côté de sa porte un cerbère aux dents d’acier, doué d’un cerveau minuscule, un petit robot très fonctionnel qui m’avertissait avec une sonnerie rouge-orange chaque fois qu’une faille, un entrebaîllement risquait de laisser monter des profondeurs la nostalgie crue de mes origines immaculées.

J’ai vomi le cerbère aux yeux rouges. Je l’ai vu s’agiter sous moi, traversé d’un gargouillis infâme. Puis, l’espace s’est ouvert.

Je plongeai dans le Mandala immense, les yeux écarquillés. Impossible de décrire la scène. Et je dis “impossible” non par pose narrative, mais parce que la géométrie de la scène, la sémantique de l’expérience, en ce point, cessait d’être compatible avec la géométrie du discours. Parce que tout était inclus dans l’image. Le sens, et la jouissance, et l’implication, et l’identification, et le vertige, le sentiment d’être à la fois débordé et contenu, ouvert et intense, infiniment complexe, multicoloré, et pourtant simple, absolument simple, profondément et totalement simple. Je me suis dit : c’est Quetzacoatl, il danse devant mes yeux, il danse pour moi seul, pour lui-même et pour tous. Focalisant mon attention sur n’importe quel point de l’image, ce point se révélait le contenant d’un Mandala plus petit, et ceci indéfiniment, dans l’extension comme dans la profondeur. Un spectacle infiniment ouvert et absolument dense toutefois.

Chaque point de l’image oscillait d’une couleur à l’autre au gré de son propre firmament intérieur. Toutes les images de l’univers dansaient en une seule image. C’était absolument, infiniment beau, c’était la Beauté-en-soi, la somme de toutes les beautés possibles rassemblées en une seule image synoptique. Et cette beauté n’était pas non plus une chose abstraite, que je pouvais considérer du bout d’une lorgnette. C’était, aussi, infiniment tendre, et touchant, et proche, et sensible, comme si cela jouait sur la surface d’une peau interne, qui serait située au point le plus intîme, le plus sensible de mon être. J’étais touché au Coeur par cette image, et dans cette image se révélait le visage de celui que j’ai été, que je suis et que je serai de tout temps. C’était accompagné d’un sentiment de beauté et d’harmonie, de tendresse et d’accomplissement absolus. Et ce sentiment était comme une forme inhabituelle – ou bien / absolument habituelle – de compréhension immédiate. Plus besoin de concepts ou de systèmes. La signification du spectacle oscillait à la surface du spectacle même, contenu dans le spectacle même, inclus en lui. Car chaque forme était également une rune, un idéogramme, un symbole originel dont la lecture n’exigeait aucun lexique, aucun apprentissage. Le sens Réel du spectacle se révélait au sein du spectacle lui-même, dans la pure immédiateté de son évidence. L’enfant, l’animal, le fou pouvait lire l’abaque secrète, la comprendre sans coup férir, et pourtant, ni l’un ni l’autre, ni moi ne pourrions dire le sens qui se joue là. Et aussi, d’apprendre à parler de là, de dire dans le silence du sens qui se donne là, alors on parle aux fous, aux bêtes et aux enfants d’une même langue commune, une langue d’avant la langue.

Et aussi, attention, c’est là que ça devient vraiment juteux … L’amour du Mandala pour tout spectacle, pour toute apparition lui fait capter ma propre image le regardant. Et donc dans l’image je me vois regardant l’image. Et cette relation est à son tour captée, et je regarde l’image dans laquelle je me vois regardant l’image dans laquelle je me vois regardant l’image, et ainsi de suite, indéfiniment. Et dans la jouissance de voir cette beauté révélée, je jouis de jouir de voir la Beauté révélée, et je jouis de jouir de jouir de voir la Beauté révélée, indéfiniment, en un abyme de délice autoréverbéré ouvert en direction de l’infini du dedans. “Moi” en tant que sujet, et sujet du sujet, et sujet du sujet du sujet est à chaque fois recapté par le magnétisme amoureux du Mandala. Son étreinte est parfaite, je ne puis m’échapper de l’image, car son épaisseur est nulle. Et “moi” continue de vouloir lui échapper afin de recréer la position du témoin. Et “moi” continue d’être recapté, puis de réémerger sans cesse, dans un cycle vertigineux qui crée une amplification rétroactive de la jouissance et de toutes les qualités associés à cette jouissance. Et donc à chaque instant de l’expérience, je ressens plus de jouissance, plus de signification, plus d’harmonie, plus de beauté, plus de paix, plus de joie, plus de tendresse, en chacun des points de l’image, car en chacun des points de l’image je me retrouve à la fois comme sujet et objet de l’expérience, l’un nié par l’autre, l’un absorbé par l’autre, l’un amplifié par l’autre, comme dans un coït sans début ni milieu ni fin.

Et j’ai vu aussi Samaël, sous les atours d’une très belle femme aux yeux noirs séduire Michaël et le rendre fou d’amour et de désir. Et lorsque Michaël lui enfonçe son pieu dans le ventre, la contorsion du Dragon ne signifie pas son agonie, mais bien son ineffable jouissance.

Et là j’ai compris ce don absolu et parfait qui nous était fait à tous, humains, et qui constitue notre singularité par rapport à tous les autres règnes. Car l’animal a le Mandala aussi au centre du Coeur, mais il n’a pas le témoin dans la Tête. Il est tout pris par l’image, et ne peut s’observer observant l’image. Il vit donc en état d’absorption amoureuse permanent, absolument identifié à un aspect particulier du rêve divin qui est son propre archétype incarné. Mais l’humain a en plus cette capacité, grâce au mental, le pouvoir de s’arracher à l’étreinte amoureuse du Mandala. Tant et si bien que cela nous conduit à certains excès, dont l’agonie de la Terre est le symptôme le plus évident. Mais si nous arrivons à trouver la bonne distance entre la Tête et le Coeur, l’abyme du Sujet infiniment réverbéré dans la contemplation de sa propre image amplifie à l’infini la jouissance d’être en chaque point du Mandala.

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