Cour intérieure de maison malienne. De très belles femmes de tous âges, habillées de tissus traditionnels, vont et viennent d’un pas nonchalant. Vie rustique, simple, pauvre, visages dignes, corps droits, gestes lents, regards profonds, tristes, résignation ironique, petite mélodie d’un piano qui pose ses notes dans les coeurs reliés par une souffrance sensible … Dans le même espace, insérée un peu bancalement, une cour de justice, avec des magistrats pensifs d’un côté, un public silencieux de l’autre, une barre semi-circulaire au centre. Tous les gens présents sont de race africaine, à part deux avocats pour et contre. Silence, attente, air vibrant de mouches paresseuses. Zégué Bamba s’avance à la barre. Petit, droit comme un pin, le visage marqué de mille traits de charrue profonds, le regard cristallin, attentif, rapide … Ce dialogue s’installe :
La Cour : Dites au monsieur que ce n’est pas encore son tour … il aura l’occasion de parler … pour le moment qu’il se retire dans la salle
Zégué : La parole c’est quelque chose … Quand tu l’as sur le coeur, ça te saisit. Si tu ne la sors pas, ça ne va pas.
La Cour : Ce que vous avez sur le coeur, vous le direz le moment venu. Puisqu’on ne vous a pas donné la parole, arrêtez et allez vous asseoir.
Zégué : Ce n’est pas grave. La chèvre a ses idées, mais la poule aussi. Quand tu viens pour une chose, il faut l’accomplir. C’est pour ça que tu es là. Mais venir et repartir sans s’exprimer …
La Cour : On ne vous a pas donné la parole. Allez vous asseoir. Votre temps viendra. On vous demande seulement d’attendre.
Zégué : J’ai compris. J’allais lui rendre sa parole. Ma parole ne restera pas en moi.
Je trouve cette mise en place parfaite. Le procès dont on parle ici concerne l’assassinat du sud par l’ OMC , le FMI ,… au nom du libéralisme outrancier. Et dès cette première intervention, la question est posée quant au statut que les deux civilisations, nord et sud, donnent à la parole. D’un côté, La Cour, régie par les règles du nord, considère la parole comme un objet, que l’on peut minuter, contrôler, déplacer, manipuler, (posséder, capitaliser,…). L’autre, le petit paysan du sud, ne l’entend pas de cette manière. Pour lui, la parole est essentiellement une question d’hygiène. Il montre sa poitrine et dit : je dois parler, sinon ma parole continuera d’encombrer mon coeur. Cette parole, à ses yeux, n’est pas un objet : c’est un sujet doué de volonté propre. Il n’en est pas le possesseur : il est possédé par elle. Si elle a décidé de se dire, il ne peut rien faire pour l’en empêcher.
Pourquoi doit-on s’encombrer d’une loi lorsqu’on a un coeur ? Et si on n’a pas de coeur, comment garantir que la loi ne sera pas fourvoyée ? C’est la question fondamentale que poseront dans leur réquisitoire les témoins de la partie civile, dans une langue claire, chantante, éloquente, précise. Les bouches sont déliées, l’articulation impeccable, la langue rose, le regard vibrant. L’avocat de la défense tricote des arguments poussifs et ridicules. Les termes de l’accusation sont définitifs. A la fin, Zégué, à qui on n’a toujours pas donné voix, entonne (spontanément) une mélopée qui pousse la dilatation de mon coeur à la limite du déchirement. Je ne comprends pas ce qu’il dit – il chante en bambara, dialecte malien. Mais je comprends ce qu’il dit, parce que sa voix traverse les couches de mon indifférence et vient vibrer au centre de mon être, en un point précis, dense, clair, vivant. Ce même point qui fait défaut aux décideurs du FMI parce qu’ils ont confondu, un jour de grande chaleur mentale, les termes bonheur et profit. Pourquoi les gens qui ont perdu leur coeur doivent-ils mépriser, affamer, torturer, refouler, dénier, annihiler les gens qui l’ont gardé ? Justement parce qu’ils l’ont gardé. Le coeur est dangereux. Il exsude une substance extrèmement contagieuse, la douceur, qui dissout instantanément toute volonté de profit. Il faut donc détruire systématiquement tout ceux qui en possèdent un. Le choix est simple : soit le nord accepte d’être touché par la douceur, soit le sud meurt de cautérisation. Décidons-nous … par exemple … maintenant ?