Festival de chants rythmiques, certains dansent, la plupart sont assis en cercle, centrés sur leur processus intérieur. Les vagues de lumière électrique et de noir jais, de paradis et d’enfer parcourent l’assistance. Cela pulse comme un corps vivant, vibrant d’une vie impérieuse et forte. Puis tout à coup, par vagues également, une, puis deux, puis trois personnes vomissent. Vu du dehors, c’est une bacchanale de bruits chaotiques. Vu du dedans, la Médecine Sacrée opère son travail de purification.
Le processus est parfois très lent. Pendant une, deux, trois heures il ne se passe rien. L’esprit est flottant, ou encombré de pensées futiles. Frustration, ennui, agaçement pour les bruits et gestes du voisin… Peu à peu, la Chose Obscure, l’encombrement, l’Obstruction prend forme.
Au départ il y a une intension. Cela peut-être n’importe quelle affirmation positive. Connaître le bonheur, la bonté, la vérité, la joie. Connaître son féminin / son masculin / son androgyne sacré. L’intension, déclarée avant la cérémonie à haute voix par chacun des participants, permet d’attester d’une lumière de vie qui s’exprime activement. Ensuite, le travail commence.
La Médecine ira chercher dans le corps physique / émotionnel / spirituel de chacun les éléments de l’histoire personnelle ou collective qui sont en dissonance avec les forces de vie exprimées dans l’intension. Cela dure le temps qu’il faut. C’est un processus complexe, intelligent, profond. Au départ, on ne voit pas très bien ce qui se joue. Cela prend rarement les choses de face. Cela agit selon des mouvements ciculaires, concentriques, torsadés, contradictoires, paradoxaux. Des images du passé, des impressions, des sensations physiques, se condensent peu à peu devant le regard de notre conscience. On ne comprends pas le lien, on ne reconnaît pas la cohérence de ce qui se joue. Mais la Médecine dirige. Elle parcourt le réseau intérieur de l’être et vérifie l’adéquation des circuits de l’âme avec le prototype individuel que chacun possède en son fort intérieur, reconnaissant que ceci / cela est en dissonance / résonance. Classement, distinction, séparation.
Parfois, en donnant un grand coup de résonance (genre : chaise électrique), la Mama nous montre en quoi consiste la dissonance, qui devient particulièrement perceptible (!). Parfois, tout le processus se passe en-deçà du plan de la conscience. Parfois, la Médecine présente chaque fragment aux yeux de la conscience pour qu’on puisse le reconnaître et le nommer. Parfois, la Médecine demande une participation plus active, et l’utilisation de notre regard analytique pour chercher, dans le labyrinthe de notre histoire, tout ce dont on désire se défaire. Peu à peu, l’Obstruction prend forme. On la nommera : démon, parasite ou entité. On la nommera : noeud psychique ou traumatisme infantile. C’est souvent une forme obscure, la condensation d’un malaise, d’un mal-être, d’une souffrance physique / psychique / spirituelle. Avant le travail, le malaise était diffus, comme intégré au corps-âme. Grâce au travail, les éléments diffus sont rassemblés, et le malaise s’accroît, parfois jusqu’à l’insupportable.
Il s’agit d’objectiver la dissonance. Elle est diffuse lorsque l’ego s’identifie à elle. Elle est alors intégrée à l’ego. Elle fait partie de nous. Rien ne nous permet de la voir, de la nommer ou de la reconnaître, car elle a la même saveur, la même densité que le reste de notre être. Au sein du travail, un décollement a lieu, un espace apparaît entre le centre rayonnant de la conscience et l’Obstruction. Avant le travail, la vibration de l’Obstruction et la vibration de l’Etre sont confondus. Grâce au travail, un contraste apparaît entre les deux. Le contraste permet le décollement.
Pendant tout ce temps, la Médecine produira, au niveau de l’estomac, une sécrétion pseudo-liquide correspondant aux éléments objectivés. C’est une grande magie, l’élément le plus extraordinairement précieux de ce travail : l’Obstruction est à la fois objectivée dans l’esprit et dans l’estomac. Lorsque le décollement est accompli, l’estomac vomit son contenu, et l’Obstruction se retrouve objectivée au fond d’un seau.
Je me souviens de ce psychiâtre qui un jour avait dit à mon amie Amandine : vous êtes bipolaire, et c’est incurable. La vérité, ce qu’il aurait dû dire, c’est : je me trouve dans l’incapacité de vous guérir. Mais pour cela, il aurait fallu qu’il accepte de déclarer son impuissance. Il a préféré projeter la forme inversée de son impuissance sur l’âme de mon amie. Vous étes incurable plutôt que : je suis impuissant à vous guérir, et voilà sa propre impuissance déniée, projetée sur Amandine devenue objet chargé de qualité intrinsèque (l’incurabilité), ce qui correspond ou mouvement de la perversion (rendre l’autre : objet). Le travail de mon amie devenait alors double : non seulement elle devait résoudre sa propre problématique intérieure, mais en plus, elle devait trouver en elle la force de se séparer de la parole perverse imposée sur elle par celui qui sait, afin de se redéfinir contre ou malgré lui, afin de reprendre sa position de sujet autonome. Entre nous soit dit, la “bipolarité” d’Amandine avait justement pour cause sa difficulté à maintenir la position du sujet dans un environnement chargé de parole perverse. Donc, la parole de son “médecin” cristallisait chez elle la maladie même dont elle voulait se départir (!!). Par son existence même, cette sorte de “médecin” crée de la maladie (ce qui lui permet en outre de justifier sa propre existence, vu qu’il se donne au patient comme seul moyen de la guérir, ensuite). La maladie définie en ces termes possède la forme d’une tautologie (vicieuse) : la maladie existe parce que je me donne le droit de vous dire que la maladie existe (et que, du même coup, je vous dénie le droit de dire que la maladie n’existe pas).
À l’opposé, Tobie Nathan fait référence à une parole de guérison traditionnelle où le guérisseur (le chamane, le curandero) sépare le patient de sa maladie. Ce qui est objectivé dans la parole, ce n’est pas le malade, c’est la maladie. D’une façon fort simple. Il s’agit d’affirmer : la maladie dont tu es porteur ne vient pas de toi, elle n’est pas toi. C’est un sort qu’on t’a jeté / une entité qui a pris possession de toi / un dette envers un esprit que ton ancêtre n’a pas payé,… Ensuite, il y a l’action qui consiste à séparer physiquement le sort / l’entité du patient en transférant sa présence sur un objet manipulable. Finalement la séparation est scellée par le patient lorsqu’il se défait de l’objet transférentiel selon un rituel précis porteur de sens. La parole de guérison donc, commence par décréter une séparation entre le sujet et l’objet, et ensuite redonne au sujet le pouvoir d’agir sur l’objet pour sceller la séparation. Si l’action est bien menée, la guérison est complète et définitive, car l’objet (la maladie) a effectivement été séparée du sujet (le malade) dans un processus où le patient a récupéré son pouvoir d’action. Le premier symptôme (la cause première) de la maladie étant, justement, la perte du pouvoir d’action, la guérison opère comme une tautologie (vertueuse) : en redonnant au sujet son pouvoir d’agir sur ce qui l’empêche de retrouver son pouvoir d’agir. Il y a guérison parce qu’il y a guérison.
Je passe par ce détour pour montrer que l’acte de vomir matériellement l’Obstruction scelle la séparation entre l’ayahuasquero et ce qui est dissonant à son Etre essentiel. Si le symptôme revient, le sujet a la possibilité de se dire : ce symptôme est une trace résiduelle / une habitude / un pli. L’Obstruction est matériellement sortie de moi, c’est un fait : en voici la preuve (montrant son seau à vomi) … L’existence de ce fait donne au sujet un point d’appui dans son processus de recréation personnelle au sein duquel il retrouvera son pouvoir de confirmer l’existence de ce fait (tautologie vertueuse). Je trouve cette perspective pour le moins rafraîchissante (et même encourageante (pour tout dire)) !