2011 0718 | Grosse Fatigue

Trois coups de batte de cricket (deux tranchants sur le sommet du front et un plat sur la tempe), avaient résumé à peu de choses ma résilience naturelle. J’étais sur les genoux. Autour de moi, les humains de mon entourage immédiat n’en menaient pas large. On s’était attendu au pire (vous savez : 2011), et on y avait droit. L’un après l’autre, mes copains & copines viraient au gris. Moi j’étais carrément noir cendre, transformé en flaque de colloïde étendu à même l’égoût, sans plus de structure résiduelle pour soutenir une quelconque verticale.

J’ai un gros fond dépressif datant de mon époque de gloire. De vingt à trente, j’étais neurasthénique complet. De trente à quarante, paranoïaque à tendance autiste (celui qui se balance en gémissant). J’avais fini par me dégager de ma gangue de savoir non-faire et était quelque peu passé à l’acte. De quarante à quarante-huit, les belles années de ma vie se profilèrent dans la sérénité et l’amour-de-soi. Et patatras, la grosse vague de mazout, en cette aube de la quarante-neuvième année, rappela à ma mémoire les heures les plus sombres de ma vie. Je croyais pourtant avoir mené bon train la transmutation, et m’être dégagé pour toujours de mes tendances morbides. Et là boum crac, d’un recoin inattendu de mon inconscient plus ou moins personnel, le lourd, l’épais, l’opaque, l’inerte me clouait au sol pour de bon.

Ma chère ayahuasquita tenait le manche de la batte de cricket d’une main ferme et précise. Les coups étaient portés avec une exactitude toute chirurgicale. Il s’agissait de l’image que je me faisait de moi. Tout à coup, il m’était donné de voir “moi” avec un point de vue différent, et ce “moi” me paraissait volontiers rikiki. Quoi? “Je” ne suis que ça? Bof, vraiment pas de quoi la ramener … Il est vrai que mon ego possède (en général et depuis toujours) des proportions extraordinaires, une densité exceptionnelle, une résistance à toute épreuve. Il fallut pas moins de dix séances de breuvage exotique pour dépiauter l’engin que j’avais de le crâne. Jusqu’à ce vendredi soir où il me fut donné de considérer l’existence, au centre de mon ego, d’un principe de décision purement axiomatique. Je vis là que j’étais maître absolu de mon domaine personnel. Il suffisait que je décide quelque chose pour que ce soit automatiquement vrai. Grande fut ma gloire! Je sautillais comme un cabri. Nous étions en mars 2011.

Deux jours plus tard, la maladie de Lyme qui traînait discrètement dans mon organisme depuis août de l’année précédente (et qui avait eu le bon ton de se faire oublier) revint tout à coup après une sieste. Je me retrouvai avec une paralysie complète des extenseurs du bras gauche (symbolistes, à vos carnets!)… Voilà un très bel exemple d’approche pédagogique (me dis-je, après avoir exclu la possibilité d’un AVC terminal). Vendredi j’apprends que je suis “maître absolu de mon domaine personnel”, et mardi, bing, paralysie corporelle pour le moins inattendue mais toutefois bien réelle. Comment accorder le vrai et le contraire du vrai? Comment accorder un principe de décision mentale de nature axiomatique (“si je dis que c’est vrai, alors c’est vrai”) avec des circonstances corporelles parfaitement tangibles? L’apparente impossibilité d’accorder ces deux points de vue me plongea dans une (très) profonde réflexion, qui suivit une pente descendante dénuée de fond.

L’histoire (la mienne) m’avait appris que, plus profonde était la chute, plus haut l’accès à l’empyrée qui suivait (presque) automatiquement. C’est une équation. L’enfer est proportionnel au paradis. Plus bas l’enfer, plus haut le paradis. Le coup du bras paralysé ponctuait de manière irrévocable une suite de remises en questions fondamentales au cours desquelles un spot de 6000 watts fut pointé sur ma vanité, mon narcissisme, mon incapacité de m’offrir réellement et sans attente à l’Autre. Bien que fort bas, je gardais espoir que ça puisse virer au paradis d’un moment à l’autre. Mais la chute persistait. Je restai deux semaines dans un état proche du zombie. Plus de volonté, plus de désir, plus de joie. Rien qu’une grisaille complète et définitive, un dégoût définitif de la vie, de moi-même, le sentiment général d’avoir gâché mon existence, et une immense déception vis-à-vis de moi-même (et en plus je sentais mauvais).

Je porte en général la déception en très haute estime. C’est très bien pour ramener toute pensée à la portion congrue. On croit que telle personne est douée de telle qualité, puis cette personne nous donne soudain la preuve que : non. On comprend alors que ladite supposée qualité n’était en fait que ça : une supposition. Et la déception portée à l’Autre se double du sentiment de s’être dupé soi-même. A partir de là, la relation peut continuer (ou pas) sur des bases plus saines, plus proche du sol et des réalités tangibles. Mais que faire lorsque la déception s’applique à soi-même ? La déception et le sentiment de s’être dupé ne peuvent plus prendre appui sur l’Autre. Alors l’air devient irrespirable, on a envie de fuir, de se terrer, de s’enlever des morceaux de soi-même et de les jeter au loin, on pue, on se hait, on veut se fuir, mais on ne le peux pas. Donc l’animal ne pouvant ni fuir ni se battre, choisit le dernier recours possible : faire le mort.

Je me souviens précisément du moment où l’image se retourna. J’allai avec Nadine et sa filleule dire coucou à une amie qui habite dans la campagne belge épanouie. J’étais dans la voiture, suçotant ma langue d’un air morfondu, en un lieu de l’âme situé en-deçà de la haine de soi, en-deçà de la résignation. Je n’espérais plus rien de personne, et surtout pas de moi. Et donc paradoxalement, j’avais atteint l’état de repos. Sans désir, sans attente, sans espérance, sans illusion. Et zuip! L’image se retourne. D’elle-même. Sans que j’y sois pour rien. L’image reste exactement la même, mais mon point de vue passe tout à coup du dehors au dedans. Ce n’est plus ma tête qui regarde mon coeur, mais mon coeur qui regarde ma tête, avec un petit air de fouine rieuse (ou de hibou blanc?). Je regarde autour de moi, et l’atmosphère campagnarde explose d’une douceur irrépressible, très très lentement. Tout devient beau, absolument beau. Rien n’a changé, mon corps, mon âme, mon esprit sont toujours à leur place habituelle. Mais quelque chose en moi a juste cessé de dire “non”. Ca dit “oui” au centre de mon moi situé dans le coeur, et l’autre moi situé dans ma tête se tient soudainement coi.

Le point de mort absolument statique auquel la Médecine m’a convié est toujours là, maintenant, présent au centre de mon âme comme un lieu de solidité, de validité, de densité pure. J’ai touché le sol de l’âme. Et par une grâce inouïe dont je suis, jour après jour, le témoin abasourdi, mon nouveau “moi” se reconstruit, selon des plans de fabrication absolument nouveaux. Je ne suis plus le même. J’ai changé. Vie / mort / vie. Il n’y a pas de secret, et pourtant l’air nouveau vibre d’un mystère sans cesse renouvelé, que je contemple les yeux écarquillés, comme au tout premier jour de la (ma?) création.

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